Une brise légère égrène les heures. Cinq coups à l’horloge de la mission. Blanche et immobile dans ses murs de pisé.

Au loin, la mer bat le rivage à petits coups de langue bavant d’écume. Au rythme de l’horloge. La même musique chaque jour. Depuis si longtemps.

Tant de temps, tant d’espoirs déçus, tant de pleurs.

Diego caresse le bras de Mateo. La poussière mêlée à la sueur a creusé un sillon entre le coude et les petits doigts. Mateo tient, serré dans le creux de sa main, un gobelet à soda.Tout au fond, trois pièces. Les derniers rayons du soleil jouent avec le métal. Éclats d’or qui font cligner des yeux.

Mateo a huit ans. Il compte puis recompte les pièces. Une, deux, trois, il sait qu’à quatre, il aura un dollar. Puis peut-être d’autres pièces demain quand le bus à touristes déversera des hommes en short fleuri, t-shirt multicolore et rolex au poignet, des femmes à lunettes papillon et des garçons qui tapotent sur leur game boy.

Mateo rêve. Les yeux mi-clos, il voit son père, Diego, en livrée grise soulignée aux manches de fin ruban bordeaux. Diego porte des gants de coton blanc. Entre ses doigts un carnet et un stylo en argent. Il va, d’une table à l’autre, servir de grands verres d’eau glacée et du café brûlant. À chaque fois, il répète “Je m’appelle Diego, je suis votre serveur ce matin”, puis il écrit son nom sur la nappe de papier. Parfois, on lui donne un ou deux dollars. Alors Diego s’incline en disant “Merci” et il glisse sa main gantée tout au fond de sa poche pour y enfuir le précieux papier.

Son service fini, Diego aidera à descendre les bagages des limousines. Sous les néons de l’hôtel.

Dans la lumière qui s’étire, pâle et frissonnante, Mateo scrute le coin de la rue. Un mulet blanc tire une charrette bariolée. On a peint sa fourrure de rayures noires. Comme un zèbre. Un zèbre qui attire les gringos. Pour trois dollars, on les prendra en photo.

Manuela, la mère de Mateo, a rangé son étal. Un charriot de bois bleuté habillé de colliers et de bracelets colorés. Du petit matin au tomber du jour, Manuela enfile des perles minuscules sur du fil de pêche. D’une main habile, elle dessine des fleurs, des étoiles, des rêves à bon marché. Pour quelques pièces. Quelques dollars de plus.

À la lisère de la ville, de grandes pancartes jaunes brillent dans la lueur des phares. Sur la peinture écaillée, trois silhouettes noires. Trois fuyards, le père, la mère, l’enfant.

Mateo sait. Un jour il lui faudra empoigner la main de ses parents. Il devra zigzaguer entre le halo des voitures. Courir vite. Très vite. Échapper au shérif et à son armada de policiers. Gagner la liberté.

Mateo sait.

Mais les hélicoptères, déjà, balayent le ciel. De leurs ventres bruyants sortent des jets de lumière. Qui avalent la nuit. La dévorent.

Il faudrait être un oiseau pour passer la frontière.

Denise Crolle-Terzaghi – copyright

Souvenir de voyage,  Mexique 2000