Depuis une heure déjà, la route serpente, flanquée sur ses côtés d’étendues de sable blanchi par la chaleur. J’appuie avec prudence sur l’accélérateur. Ces voitures automatiques ont la fâcheuse  habitude de passer les vitesses plus vite qu’on ne le voudrait.

Au bureau de location, j’avais pu suivre toutes les recommandations que rabâchait le loueur à chacun de ses clients. il parlait fort, moulinait l’air de ses deux mains en agitant négligemment les formulaires pliés en éventail. Il faisait chaud déjà. Une pendule à quartz à double cadran affichait: 8 h – 35°.

Nous étions quatre à faire la queue: deux hommes d’affaires en complet gris, santiags aux pieds et le Stetson local vissé sur la tête. Ils portaient chacun une petite sacoche de cuir rouge avec une tête d’indien embossée sur le rabat et de longues franges qui dégoulinaient sur les côtés. Le troisième client, un Japonais, la poitrine bardée de deux Nikon et d’un sac reporter en nylon noir, mâchonnait nerveusement un bâton de réglisse.

“Elle va où la p’tite dame, elle veut quoi comme voiture ?” lança le loueur qui s’était affalé dans son fauteuil, dénouant l’une après l’autre ses longues jambes sur le rebord du bureau.

L’un des hommes d’affaires enleva prestement son chapeau qu’il accompagna d’une oeillade canaille tandis que son comparse affichait un sourire narquois. Le Japonais mordit encore plus rageusement dans son bâton de réglisse.

J’étais passée devant les trois hommes et me retrouvais nez à nez avec les bottes du loueur. Je ne quittais pas des yeux les embouts de métal ciselé qui brillaient sur le cuir gras des santiags. De ses extrémités montaient des effluves d’arrière cour et dans un haut le coeur, j’ânonnai: “J’vais en Arizona. Je voudrais une petite voiture” puis j’ajoutai “climatisée, s’il vous plait !”

J’étais sortie promptement pour échapper au regard soupçonneux des quatre types, serrant entre mes doigts la clé de contact de la petite Ford.

Elle avait bien marché jusqu’à présent, avalant des kilomètres de désert où dormaient en sentinelles les troncs ajourés des cactus. Et voilà que maintenant, le rêve de fraîcheur me lâchait. La climatisation semblait grippée, malade à vomir de chaleur.

Midi déjà ! Sur mes mains dansent les rayons du soleil. Brûlants. Cinquante degrés à me mordre la peau, la couvrir de zébrures. La fournaise extérieure commence à m’empâter la bouche. Il me faut à tout prix trouver un garage avant la nuit, un motel aussi et boire à grandes gorgées des litres de thé glacé.

La première maison que j’aperçois semble bailler la gueule ouverte. Je me demande qui a pu arracher la porte et les fenêtres en laissant pendouiller des tripes de rideaux. Une petite brise agite ces lambeaux, léchant tour à tour les planches disjointes qui maintiennent tant bien que mal un toit de rondins.

Au coin de la maison, cinq boîtes à lettres sont alignées en rang serré. De forme allongée, pareilles à des tuyaux sciés en deux, les mangeuses de courrier semblent pleurer sous leurs couleurs fanées.

Une vieille pancarte clouée sur un poteau de sapin émerge du talus. Je ralentis, hésite à m’arrêter et dépouille d’un oeil rapide un nom grignoté par la rouille. “MADRID, Nouveau Mexique”.

Je relis, répète ce nom. “Ô MADRID !” Comme je suis loin de la splendeur hispanique !

Denise Crolle-Terzaghi- copyright

Souvenir de voyage, Nouveau Mexique 1994